Une mère et son enfant confinés en période de Covid19
© Bruno Amsellem - Divergence

Entretien avec Isabelle Filliozat : le déconfinement, épreuve ou libération ?

Isabelle Filliozat est psychothérapeute, conférencière et autrice. UNICEF France a souhaité aborder avec elle la situation actuelle à laquelle sont confrontés les enfants et leurs familles et plus particulièrement le déconfinement à venir. 

Au moment du déconfinement, les enfants auront-ils du mal à sortir du cocon familial, à être à nouveau confrontés au monde extérieur ?

Il n’y a pas de réponse absolue. Pour chaque enfant, chaque famille, chaque expérience vécue de confinement, ce sera différent. Il est sûr que cela sera peut-être difficile à vivre, surtout pour les plus petits, mais pas plus que la fin des grandes vacances d’été. Quoiqu’ils vont tout de même être plongés dans un monde encore étrange avec la distanciation sociale.

Pour certains enfants, cette période aura été un moment leurs parents étant beaucoup plus présents et disponibles. Pour les plus grands, ainsi nourris d’attachement, ils pourraient aller vers l’extérieur en se sentant plus sécures, plus solides qu’avant. Pour les plus petits, la transition peut être un peu difficile au début, comme tout changement. Mais pour d’autres, qui subissent des violences, de l’isolement, cela sera une libération.

L’école est-elle un lieu où ils se rendront avec envie ?

Ça dépend de leur vécu d’école ! Les enfants n’auront pas plus envie que les adultes de retourner travailler si c’est associé à de la tension. Le confinement a permis de vivre autrement. Les adultes ont goûté à la liberté de l’organisation du temps de travail, à la tranquillité en supprimant les temps de trajet. Ils ont découvert qu’ils travaillaient mieux et plus efficacement. Ils aimeraient pouvoir conserver ces avantages. Pour les enfants, c’est la même chose et c’est lié à ce qu’ils vivaient et ressentaient il y a encore quelques semaines. 

Vous voulez dire que certains pourraient aussi redouter le retour à l’école ?

Il est très frustrant d’aller vers quelque chose qui n’est pas confortable. Si, à l’école, je peux exprimer mes émotions, me sentir bien, j’aurai envie d’y aller. Si je suis souvent puni, j’ai trop de stress ou si je ressens des attentes qui me dépassent, je n’en aurai pas envie. Aller à l’école c’est naturel et joyeux quand c’est un lieu d’épanouissement, c’est très difficile quand c’est un lieu de terreur. Au début du confinement, j’ai vu de nombreux reportages au cours desquels certains enfants étaient frustrés de ne plus aller à l’école et d’autres criaient de joie. Il n’est pas normal que le journaliste ne réagisse pas à cela. On est habitué à ce que l’école soit dure et il ne nous vient pas en tête de remettre en cause le modèle. Si les enfants n’ont pas le goût de l’apprentissage, c’est qu’il y a un souci.

Le déconfinement va être progressif, partiel, est-ce donc une bonne nouvelle pour les enfants ?

Oui, un déconfinement progressif et partiel évitera une rupture de rythme trop grande. Avant le confinement, nous étions tous sous contrôle. Notre temps était organisé par l’extérieur, nos journées structurées par le rythme social. En près de deux mois, chaque famille s’est construite autour de son propre rythme. Les enfants ont retrouvé leur rythme biologique en se levant à 7h, 8h ou 9h. Etre à nouveau à l’école à 8h30 sera une forme de violence pour les enfants qui ont vécu avec plus de flexibilité. 

Pourtant tout n’a pas été idyllique ni pour les enfants ni pour leurs parents.

Dans de nombreuses familles les rapports ont changé, on a appris de nouvelles choses avec nos enfants, de nos enfants. Mais cela a été parfois brutal. Les parents n’ont pas été aidés en cela. Il aurait été nécessaire qu’on leur dise, immédiatement après l’annonce du confinement, voici les outils, voici des ressources, voici des informations pour comprendre ce qui se passe dans le cerveau de vos enfants ; voici comment les prendre en charge toute la journée et pour toutes les activités ; voici comment gérer sans violence et sans incompréhension. Notamment pour les plus petits. Cela n’a pas été fait et tous les parents n’étaient pas prêts à cela.

Aujourd’hui, certains craquent et c’est normal. Alors, plutôt que les aider, on créé désormais une soupape avec le déconfinement. Il y a un silence assourdissant en France vis-à-vis de la violence mais je pense qu’elle justifie aujourd’hui ce choix du gouvernement de rouvrir les écoles et les crèches en premier. Il faut libérer les enfants mais aussi leurs parents.

Les enfants qui ont vécu des situations de violence, de malnutrition pendant cette période en garderont-ils des séquelles ?

Toute exposition à un stress a un impact. Toutefois, il faut bien considérer la différence entre le trauma et le traumatisme. Le trauma c’est ce qui se passe d’inhabituel, le bouleversement. Mais il n’entraîne un traumatisme, c’est-à-dire une trace durable que si les émotions ne sont pas entendues, si les enfants ne sont pas accompagnés. Deux facteurs de protection sont essentiels, le lien d’attachement, la connexion ainsi que la possibilité de s’exprimer. Si je dis, alors je peux intégrer ce qui s’est passé et en faire la narration. Si j’ai subi des carences, cela va laisser des séquelles mais elles seront plus ou moins importantes en fonction de l’accompagnement dont je bénéficierai. Un enfant est résilient à condition qu’il puisse se sentir intégré, qu’il ait toute sa place et qu’on l’écoute.

A l’école, les enseignants devront-ils donc prendre des précautions particulières pour accueillir les enfants, faudra-t-il les écouter plus ?

Mais cela devrait être la vie normale d’écouter les enfants ! Avant de commencer quelque activité que ce soit, il est nécessaire de vérifier la disponibilité du cerveau de l’enfant à l’apprentissage. Si l’on ne parle pas d’une chose qui tourne dans sa tête et empêche de réfléchir, on ne peut pas apprendre. Donc prendre soin et être à l’écoute des enfants ne doit pas être une exception liée à la situation actuelle, il faut en faire une habitude. Chaque jour, les écoles devraient proposer des temps de cercle et de parole pour libérer son cœur et sa tête et dire ce qui empêche d’écouter.

Attention tout de même à ne pas projeter nos propres peurs. Cela ne veut pas dire qu’il faudra consacrer trois jours entiers à parler du confinement et du covid-19 avec les enfants. Un événement peut être vécu complètement différemment par les uns ou les autres et en fonction de l’âge. L’essentiel c’est de créer l’espace d’écoute et qu’il devienne coutumier.  
 

A découvrir : le site Enfance et Covid, où un groupe d'experts (dont Isabelle Filliozat) met à disposition des parents et professionnels de l'enfance des ressources concrètes et accessibles.

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Publié le 04 mai 2020 | Modifié le 12 mai 2020
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